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Bibliographie et abréviations
Auteurs

 

Publié chez Stock en 1997 et deux ans plus tard chez Gallimard dans sa collection Folio, Gens des Nuages, récit à caractère biographique, revient sur les thèmes du voyage et de la recherche de l’Autre au Maroc.

Ce petit livre d’environ 150 pages s’organise autour d’un prologue, six chapitres et un épilogue et constitue « le compte-rendu d’un retour aux origines » (GN, 15), plus exactement celles de la femme de Le Clézio, Jemia, « descendante de la lignée des Aroussiyine » (GN, 16).

Ce texte plonge le lecteur dans le paysage désertique du continent africain comme dans Désert, dont Ma el Aïnine, figure mythique et légendaire qui avait traversé la vallée de la Saguia el Hamra, est le protagoniste. Le récit Gens des Nuages est accompagné des photographies de Bruno Barbey invitant le lecteur à partager les émotions et le rêve du voyage de J.-M.G. et Jemia Le Clézio.

Gens des nuages est un récit à deux voix. Si les deux narrateurs sont animés par la même quête d’ailleurs, la même soif de découverte, leurs voix se différencient dans l’approche. ​​ Pour Jemia il s’agit vraiment d’une quête des origines, de son passé : « l’expérience de Jemia est celle de l’entre-deux ou du dédoublement culturel » (Thibault, 2015, 186). L’enjeu pour J.-M.G. Le Clézio est la connaissance réelle de l’espace mythique dont il avait rêvé, l’espace du regard et de la contemplation, si présent dans son œuvre.

Le prologue présente l’aventure, hasardeuse : « Il n’est pas facile de retourner vers un lieu d’origine, particulièrement quand ce lieu est un territoire lointain, entouré par le désert, isolé par des années de guerres, et qu’on ne sait rien sur le sort de ceux qui y sont restés » (GN, 15). Le récit du voyage s’organise en six chapitres ayant pour titres les noms des étapes dans cet espace désertique : Passage du Draa, Le désert, Saguia el Hamra, Le Tombeau, Tbeïla, le Rocher et Tariqa, la Voie. L’itinéraire suivi représente un parcours de 300 km de la ville de Tan-Tan à celle de Smara : « Trois cents kilomètres de vide, sans eau, sans villages, sans forêts, sans montagnes, comme si on roulait sur une planète étrangère » (GN, 22), mais malgré cette sensation du vide, le voyage est magique et propice aux rêves. (GN, 23-25).

 

Dimension historique et mythique du journal

 

Le journal de route décrit l’avancée à travers ces endroits du désert où les événements historiques prennent leur place. Ces lieux « sont les embrayeurs du rappel historique […] chaque étape du parcours correspond à un recul dans les siècles antérieurs » (Salles, 2015, 53). Du traité d’Algésiras qui mit le Maroc sous tutelle de la France en 1912 à l’épopée de Ma el Aïnine qui construisit la ville de Smara et mena la lutte contre les colonisateurs au XIXe siècle jusqu’à l’arrivée au rocher de Tbeïla de Sidi Ahmed el Aroussi au XVe siècle, le poids du temps historique se superpose aux espaces géographiques. Appartiennent également à l’Histoire, les références intertextuelles aux récits des grands explorateurs du Maroc : René Caillié (GN, 57) Camille Douls (GN, 41, 59, 61, 85) Charles de Foucauld (GN, 139), Paul Marty (GN, 65, 67), Michel Vieuchange (GN, 38, 42, 47, 59, 62, 106).

Mais pénétrer le désert, c’est aussi entrer « dans l’autre monde » (GN, 40), dans un espace et un temps mythiques « situés hors des soubresauts de l’histoire » (Thibault, 2015, 2). On y accède par le Passage du Draa, « la porte du désert » (GN, 27), qui procure aux auteurs une émotion intense : « Il n’y a de plus grande émotion que d’entrer dans le désert… » (GN, 37).

Le désert suscite le voyage introspectif. Dureté, minéralité caractérisent le paysage pour définir un espace-temps différent : « Ici, le temps n’est plus le même » (GN : 41). On avance sur la route en inversant le temps : « Remontant le temps de Taroudant vers Smara, nous nous rapprochons de l’origine de Jemia, cette vallée dont elle a toujours entendu parler et qu’elle croyait inaccessible » (GN, 47).

L’arrivée dans la vallée de la Saguia el Hamra, est l’un des points culminants du voyage : « Ici, dans la Saguia el Hamra le passé n’est pas le passé, il se mêle au présent comme une image se surimpose à une autre » (GN, 74-75). Cet espace attire la présence des hommes, c’est là « où les vagues des peuples se sont succédé… » (GN, 72).

Le voyage se poursuit vers le Tombeau et le Rocher, espaces sacrés où a lieu la double rencontre : celle de Jemia avec sa famille (GN, 83) qui permet aux auteurs de rendre  ​​​​ hommage à la beauté et à la puissance des femmes sahraouies chargées de ​​ « transmett[re] aux enfants les leçons du désert » (GN, 104) ; puis la remontée à l’origine près du ​​ tombeau de Sidi Ahmed et du Rocher, qui signale le lieu de naissance d’un peuple (GN, 119).

La fin du voyage et du rêve compare les expériences des deux narrateurs : « Pour Jemia, être venue jusqu’à ce Rocher marque l’accomplissement du voyage. Il ne peut rien y avoir d’autre. JMG n’est qu’un témoin, un curieux, en vérité pas différent d’un touriste qui passe, frissonne et oublie » (GN, 132).

Les dernières lignes de ce récit, en guise de conclusion, sont inspirées par le maître du soufisme, Sidi Ahmed el Aroussi, l’ancêtre de Jemia, celui qui guide vers Tariqa, la voie. « Il est l’errant, à l’image du Prophète et ses descendants » (GN, 137). C’est grâce à sa bénédiction que les peuples continuent à vivre, de génération en génération, dans cette vallée désertique : « On raconte que la ceinture de Sidi Ahmed el Aroussi cassa et qu’il tomba dans cette vallée, sur un rocher appelé Theïla […] c’est à cet endroit que le saint décida de rester, qu’il convertit à sa foi les peuples du désert et fonda la tribu des Aroussiyine. (GN, 87). « Sidi Ahmed el Aroussi est arrivé ici, à el Riyad, dans la vallée de la SAGUIA el Hamra porté, par un saint nommé Bou Dali » (GN, 133). Il devient ainsi le maître du soufisme : « Tout, dans la légende de Sidi Ahmed el Aroussi, fait penser au soufisme » (GN, 136).

Le soufisme prend place dès le début du texte, représenté par le maître soufi Sidi Adu Madyan dont les vers sont mis en exergue avant le prologue. Ensuite, tous les chapitres (sauf Tbeïla, le Rocher) commencent avec des vers du poète perse, maître soufi, Rumi, des références qui soulignent la dimension spirituelle de ce voyage.

 

Itinéraire métaphorique de l’eau

 

Gens des Nuages est aussi le récit de l’eau dans l’espace désertique africain, introduit dès le titre qui désigne ces tribus à la poursuite de l’eau. À l’origine était l’eau, liée au commencement et au déluge universel : « On avance sur une trace laissée par la mer au temps où l’Afrique était unie au Brésil où la Méditerranée n’était qu’un mince lac intérieur. […] Puis la mer s’est retirée (GN, 50-52). C’est le moment de la naissance du désert et de l’humanité : « […] c’est ici, dans cette dépression, cette séquelle du Déluge, que tout a commencé […] (GN, 53), « C’est ici qu’est née la première histoire de l’humanité » (GN, 56).

Deux sources principales symbolisent le commencement : Le Draa , « Ce fleuve presque invisible est né à mille kilomètres de là, dans les neiges de l’Atlas, il a créé les plus anciennes cultures berbères du Maroc » (GN, 29) ; et aussi La Saguia-el-Hamra, lieu « où l’histoire prenait sa source » (GN, 57). « La Saguia-el-Hamra est bien la source de l’histoire, pour ainsi dire, contemporaine des origines. N’est-ce pas là ce que nous sommes venus chercher : le signe de l’origine » (GN, 69) ?

La Saguia devient un personnage primordial du voyage : « on la sent » (GN, 63), elle « apparaît par rebonds… » (GN, 63). Elle représente l’union entre le désert et l’eau, entre l’espace ouvert et le devenir du temps reflété dans le fleuve et dans les civilisations qui se sont succédé. ​​ 

Le fleuve et sa vallée enferment le sacré : ils sont le lieu « d’une éternelle naissance » puisque toutes les civilisations y sont passées, « tous les grands saints du désert » (GN, 65). C’est là que le maître Ma el Aïnine s’est installé avec son peuple, transformant la Saguia en « un lieu de vérité » (GN, 65).

Le texte repose sur le grand paradoxe d’un voyage dans le désert où l’eau apparaît partout, génératrice de l’union entre peuples, d’un récit où « l’eau et les saints sont liés » (GN, 67), où le désert est « vaste comme la mer » (GN, 109).

 

L’épilogue : la quête de soi et de l’Autre

 

Un épilogue introduit une méditation des auteurs sur la quête de soi et du monde et sur les apports du voyage pour l’un et l’autre. Revenir à la terre originelle de Jemia, retrouver une partie de sa famille permet de prendre la mesure des douleurs de l’exil : « Comprendre tout ce qui déchire, dans le monde moderne, ce qui condamne et exclut, ce qui souille et spolie : la guerre, la pauvreté, l’exil, vivre dans l’ombre humide d’une soupente, loin de l’éclat du ciel et de la liberté du vent. […] Vivre, se battre et mourir en terre étrangère. ​​ C’est cela qui est difficile, et digne d’admiration » (GN, 49).

La rencontre avec les nomades du désert offre au couple un contre-modèle à la société  ​​​​ européenne, cet « […] univers rétréci par les conventions sociales, les frontières, l’obsession de la propriété, la faim de jouissances, le refus de la souffrance et de la mort » (GN, 147). Le mode de vie choisi par les « gens des nuages », à savoir une utilisation raisonnée du progrès dans le respect de leur environnement et de leurs coutumes, « sans aucun des droits ni aucun des devoirs de la société urbaine » (ibid.), représente à la fois une alternative aux souffrances de l’émigration et un modèle de liberté face aux diktats de la mondialisation, J.M.G et Jemia Le Clézio gardant, toutefois, une claire conscience ​​ de la fragilité de cet équilibre et de cette harmonie : ​​ « Mais d’eux nous avons reçu un bien précieux, l’exemple d’hommes et de femmes qui vivent – pour combien de temps encore ? – leur liberté jusqu’à la perfection » (GN, 148).

        María Loreto Cantón

 

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

 

CANTÓN RODRÍGUEZ, M. Loreto, « La culture de l’Autre à travers le voyage leclézien » J.M.G. Le Clézio, premio Nobel de Literatura. Viajes y Descubrimientos. Version française, Zaragoza, Pórtico, 2013 ; CAVALLERO, Claude et CHEIK MOUSSA, Ijjou (coord.), Le Maroc dans l’œuvre de J.M.G. Le Clézio, Rabat, Faculté de Sciences Humaines, « Colloques et Séminaires », nº 27, Rabat, 2014 ; CHAULET ACHOUR, Christiane, Itinéraires intellectuels entre la France et les rives de la Méditerranée, Karthala, Paris, 2010 ; CORTANZE, Gérard de, Le Clézio. Vérités et légendes, Paris, Ed. du Chêne, 1999 ; LE CLÉZIO, J.-M.G. et Jémia, Gens de Nuages, Gallimard, Collection Folio, Paris, 1997 ; PIEN, Nicolas, « S’accepter comme nomades : Gens des nuages de Jémia et J.-M-G. Le Clézio », Le Maroc dans l’œuvre de J.M.G. Le Clézio, Rabat, Faculté de Sciences Humaines, « Colloques et Séminaires », nº 27, Rabat, 2014, p. 99-114 ; SALLES, Marina, « L’Empreinte de l’Histoire dans deux œuvres du cycle marocain : Désert et Gens de nuages », Le Maroc dans l’œuvre de J.M.G. Le Clézio, Rabat, Faculté de Sciences Humaines, « Colloques et Séminaires », nº 27, Rabat, 2014. p. 47-60 ; Le Rêve de désert de Pierre Loti et de J.M.G. Le Clézio, lecture croisée de Le Désert et Gens des nuages, Yvan Daniel (dir.), Pierre Loti, l’œuvre monde ? Paris, Les Indes savantes, 2015, p. 97-111 ; SOHY, Chrystelle, « J.-M.G. Le Clézio et le Maroc : Désert, Gens des Nuages », Itinéraires intellectuels entre la France et les rives de la Méditerranée, Karthala, Paris, 2010 ; THIBAULT, Bruno, « La question de l’interculturel dans Gens des nuages », Contemporary French and Francophone Studies, vol. 1, nº. 2, 2015, p. 185-193.

 

 

Caillé (René)DésertMa el Aïnine ; Saguia el Hamra.